#College2016 La réforme menace-t-elle l’enseignement des langues ?

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« Derrière le trompe-l’œil une idéologie inquiétante » par Frédérique Rolet Secrétaire générale et porte-parole 
du Snes-FSU

Au cœur de la suppression des sections bilangues et européennes et de la fragilisation extrême des langues anciennes est avancé par la ministre l’argument de l’élitisme, le fait que certains élèves aient davantage d’heures de cours que leurs condisciples, le souci affiché de l’égalité. La question de la démocratisation et d’un accès à une culture commune riche est certes fondée, elle est même centrale pour le Snes-FSU mais elle ne saurait être posée en des termes aussi pauvres ; au-delà du fait que la suppression des sections européennes et bilangues et la quasi-disparition programmée du grec et du latin permettent de récupérer des moyens, l’approche idéologique développée fait fi des situations réelles. Croit-on sincèrement que les usages sociaux des disciplines, les stratégies de contournement des familles les plus initiées comme d’ailleurs les politiques de certains chefs d’établissement ne trouveront pas d’autres biais ? S’attaquer à la question de l’égalité suppose une réflexion et des mesures d’une autre ampleur, celle de la carte scolaire, de l’enseignement privé, de l’implantation des options, d’une carte des langues vivantes qui assure la diversification, des critères d’affectation des élèves dans les classes. À cet égard, mis à part quelques collèges recrutant sur des secteurs très favorisés, dans la plupart des collèges les élèves pratiquant les langues anciennes ou inscrits dans une section (et non classe) bilangue sont scolarisés avec d’autres et contribuent à une mixité sociale et une hétérogénéité bénéfiques à tous.

Dans le cas des langues anciennes, la ministre essaie de rassurer par un discours sophistique élaboré par la cellule de communication devenue l’organe central du ministère mais discours peu opératoire pour ceux qui savent décrypter. Un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) « langues et cultures de l’Antiquité » est bien prévu, construit sur du sable puisque le latin n’existe plus dans les horaires ni dans les programmes, que règne le plus grand flou sur la durée d’un EPI (semestre, trimestre ?), qu’il serait imputé sur les heures d’autres disciplines… Quant à l’enseignement complémentaire autorisé, il n’est plus l’objet d’une dotation spécifique comme c’était le cas mais devrait, pour exister, s’implanter au détriment de la possibilité de groupes dans les autres disciplines. Nul besoin d’être grand clerc pour deviner quelles seront les politiques d’établissement en fonction des publics accueillis ; la réforme aura réussi le tour de force de mettre à mal des savoirs formateurs tout en accentuant les inégalités entre établissements.

Quant aux propos ahurissants de la ministre sur le fait que, désormais, 100 % des élèves seront amenés à faire du latin puisque l’enseignement des langues anciennes relèvera d’un EPI offert à tous, ou ils relèvent de la mauvaise foi, ou ils traduisent une aporie inquiétante en matière de pédagogie des langues. Considérer que l’on pourrait enseigner d’un côté la « civilisation », de l’autre la langue revient à détacher le message culturel de son expression linguistique, renoncer à contextualiser des concepts, penser qu’on peut étudier la langue sans la relier à l’arrière-plan culturel. Les programmes, les manuels, la pratique des enseignants ont depuis bien longtemps intégré une approche conjointe de l’apprentissage de la langue et de la dimension patrimoniale et l’enseignement des langues anciennes au collège a beaucoup évolué. La logique interdisciplinaire y est déjà largement développée, assise sur l’appropriation d’un enseignement spécifique. La connaissance de l’Antiquité permet d’éclairer des questions d’actualité sur la citoyenneté, la démocratie, le rapport à la loi. Développer l’enseignement du latin et du grec pourrait être un facteur d’intégration si l’on s’en donnait les moyens. Tous, quelle que soit leur langue maternelle, se retrouvent à égalité devant une langue morte qui peut avoir une fonction unificatrice, l’hellénisme constituant d’ailleurs une partie de l’histoire des pays du Bassin méditerranéen.

Là réside la différence essentielle entre le projet de la ministre et celui du Snes-FSU : il fait l’impasse sur la dimension de mise en culture des savoirs propres à former l’être humain du XXIe siècle, quel que soit son destin professionnel, en privilégiant une forme d’utilitarisme immédiat, en instrumentalisant savoirs et concepts disciplinaires au service des compétences, bien loin de leur dimension anthropologique, sociale et culturelle.

Au lieu de fonctionner sur des stéréotypes, la politique ministérielle sur les langues anciennes – et d’ailleurs sur l’avenir des langues en général – s’honorerait de penser ce que pourrait être un véritable programme d’éducation humaniste aujourd’hui, poser les conditions d’un accès ouvert à tous d’une culture qui a porté le projet culturel européen et permis à la Renaissance l’émergence de la distance critique par rapport aux œuvres et de la pensée scientifique moderne.

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